31 janvier 2012

Jericho : la suite en comics

Un petit détour par la VO aujourd'hui avec la troisième saison, en comics, de la série Jericho.

Après les plus grands attentats terroristes de l'Histoire, rayant de la carte, à l'aide de bombes nucléaires, 23 des plus grandes villes des Etats-Unis, la petite ville de Jericho, dans le Kansas, et ses habitants sont livrés à eux-mêmes.
Sans électricité, sans approvisionnement en nourriture, sans police, sans gouvernement... la survie commence.
Dans l'urgence, il faudra prendre des décisions parfois difficiles. Le danger, lui, viendra non d'une puissance étrangère hostile mais d'anciens paisibles voisins, aujourd'hui transformés en prédateurs.
Voilà en gros le pitch qui peut résumer le début de Jericho, une série TV plutôt bien fichue (et qui changeait agréablement des sempiternelles enquêtes policières) mais qui ne reçut malheureusement pas un très bon accueil outre-Atlantique. Il fut donc décidé d'en stopper la production alors que la première saison (22 épisodes) s'achevait sur un énorme cliffhanger. Finalement, sous la pression des fans, une seconde et ultime saison (de 7 épisodes seulement) verra le jour afin de donner une conclusion décente aux principales intrigues en cours. 

La fin restait cependant suffisamment ouverte pour permettre une suite, cette fois sur papier. Un tpb, regroupant les six chapitres d'un premier arc, intitulé Civil War, est paru l'année dernière. A l'écriture, l'on trouve Dan Shotz et Robert Levine, deux scénaristes qui avaient déjà oeuvré sur les premières saisons télévisées, ainsi que Jason M. Burns. Les dessins sont assurés par Matt Merhoff et Alejandro F. Giraldo.
Graphiquement, pas de quoi s'enthousiasmer, car même si les personnages sont facilement reconnaissables, les décors restent souvent simplistes, les scènes d'action quelque peu figées et les postures parfois maladroites. Niveau récit, après un bref rappel des faits (uniquement les grandes lignes, ce sera nettement insuffisant si vous n'avez pas suivi le début), l'on reprend les choses là où l'on en était resté, c'est à dire à la veille d'une guerre civile.

Toutefois, contrairement au titre de l'arc, il est plus question de préparatifs et de complots en tout sens que de la guerre proprement dite. L'on en apprend notamment beaucoup plus sur John Smith, le type à l'origine des attentats, et sur ses motivations. L'explication concernant toute l'opération reste tout de même un peu faiblarde. Bien entendu le tandem Jake/Hawkins est toujours de corvée, ils réussissent là encore l'impossible, même l'extraction, en territoire ennemi et à eux seuls, d'une cible détenue dans une prison de haute sécurité...
Le plus grand changement concerne le glissement progressif (déjà perceptible dans la saison 2) d'un pur récit survivaliste vers une logique d'affrontement à plus grande échelle et la politique fiction. L'ambiance en est radicalement changée. Jericho n'est plus coupée du monde et les opérations militaires et l'espionnage remplacent la tension permanente qu'avait instaurée l'effondrement de la normalité.
L'on a bien encore des nouvelles de New Bern et de son chef, Constantino, mais la menace n'est évidemment plus de la même envergure. 

C'est sans doute cette radicale évolution (précipitée il est vrai par le peu de succès de la série et la nécessité de boucler l'histoire au plus vite) qui nuit le plus à cette suite. En devenant un récit de guerre, les enjeux ne sont évidemment plus les mêmes, la gestion de la ville devient totalement secondaire (alors qu'une simple querelle de voisins pouvait auparavant dégénérer de la pire manière) et la profondeur psychologique de certains personnages passe à la trappe. Exit aussi les thèmes qui étaient fondamentaux et au coeur de Jericho : "comment survivre sans les moyens de support classiques ?" devient "comment faire tomber un gouvernement véreux ?", ce qui n'est tout de même pas du tout la même chose.
L'excellente idée de départ, au potentiel aussi riche qu'un The Walking Dead (le comic), n'a pas tenu la longueur et le titre s'est transformé en sous-V (la série TV, la deuxième en plus). C'est dire le grand écart.

Un début de troisième saison décevant, qui attirera surtout les fans les plus curieux (et les plus riches, le tpb étant temporairement en rupture de stock, un vendeur le propose d'occasion à 863,84 euros sur Amazon... le plus drôle : il faut ajouter 2,99 euros de frais de port).

27 janvier 2012

Teenage Mutant Ninja Turtles

Un coup d'oeil sur la nouvelle série consacrée aux Tortues Ninja, récemment sortie chez Soleil.

Leonardo, Donatello, Michelangelo et Raphael ne seraient que de très banales tortues si elles ne s'étaient pas, bien involontairement, retrouvées dans une société menant des recherches pour mettre au point un puissant mutagène destiné à décupler les capacités de combat des soldats.
Lors d'un cambriolage qui tourne mal, les tortues, ainsi que Splinter, un rat, rentrent en contact avec le produit. Les voilà maintenant doués de la parole et lâchés dans la nature.
Sous la direction de Splinter, transformé en senseï, les tortues vont apprendre les arts martiaux et tenter de retrouver Raphael, leur frère disparu. Une tâche rendue plus difficile encore par la présence de Old Hob, un chat vicelard et muté lui aussi, et de ses sbires...

L'aventure des Tortues Ninja commence dans les années 80 avec en fait un comic parodiant... Daredevil. Les tortues étaient en effet censées subir leur mutation à cause d'un produit radioactif s'écoulant dans les égouts et provenant du fameux camion qui croisa la route du jeune Matt Murdock et lui donna ses pouvoirs. Le ton était alors plutôt musclé. C'est cependant avec le dessin animé, destiné à un public bien plus jeune, que le petit groupe va réellement gagner en popularité.
Depuis, les aventures en comics, plus violentes, plus sombres aussi que le DA, ont continué. Certaines sont notamment parues en VF chez Wetta, un excellent petit éditeur dont on peut trouver les productions sur ce site.
Le relaunch qui nous intéresse aujourd'hui est publié chez Soleil. Le scénario est de Kevin Eastman & Tom Waltz, le dessin du même Eastman et Dan Duncan.

Les dessins, agréables et dynamiques, conviennent assez bien au titre, avec des combats plutôt bien rendus et des tortues fort loin d'avoir un aspect trop gentillet. L'on regrettera cependant quelques cases manquant parfois de finitions.
Le récit, quant à lui, est efficace et intéressant pour peu que l'on n'ait pas de problèmes avec le postulat de départ (ben... des tortues ninja quoi...). Beaucoup de baston, un peu d'humour, un concept simple qui va droit au but. Ce nouveau départ permet de ne laisser aucun lecteur sur le bord de la route et s'avère fun et efficace.
La traduction, malheureusement, n'est pas exempte de quelques fautes et coquilles. Un peu dommage, d'autant que le volume de texte n'est guère conséquent.
Hardcover, papier glacé, 88 planches et une galerie de quatre couvertures, pour 16,95 euros. Un poil cher.

Arts martiaux et bestioles qui parlent, pour petits et grands.
Très sympa si l'on n'a rien contre l'anthropomorphisme.

25 janvier 2012

Watchmen, version Urban Comics

Urban Comics débarque en librairie avec une nouvelle édition d'un classique : Watchmen. Tout de suite, une comparaison avec les précédentes versions.

Est-il encore nécessaire de vanter les mérites de Watchmen ? Ce chef-d'oeuvre de la littérature est signé Alan Moore et Dave Gibbons. Si réellement vous ignorez tout de ce récit, sachez qu'il commence par une banale enquête sur un "tueur de Masques" et flirte ensuite avec la politique fiction et la métaphysique, le tout dans une ambiance réaliste et désabusée. C'est un peu bref mais vous pouvez toujours jeter un oeil à la version longue, ici.
Urban Comics a décidé, pour son entrée sur la scène comics, de commencer par la collection DC Essentiels et par ce titre on ne peut plus symbolique. Est-ce cependant une bonne idée si peu de temps après les trois versions proposées par Panini ?

Faisons tout d'abord le tour des différentes éditions (en un seul volume, je ne parle donc pas des tomes publiés chez Zenda).
Delcourt, en son temps, avait sorti une intégrale, sans bonus et bénéficiant de l'excellente traduction de Jean-Patrick Manchette. Panini a ensuite ressorti en 2009 trois versions différentes (Big Book, Cult et Absolute, à 15, 30 et 65 euros) avec des bonus pour les versions les plus onéreuses mais, surtout, une nouvelle traduction à la qualité bien moindre.
Attardons-nous un peu sur cet aspect, crucial.
Tout d'abord, il est évidemment normal qu'un texte, traduit par une autre personne, ne soit pas identique au premier. Si dix traducteurs devaient traduire la même oeuvre, chacun en donnerait une version personnelle, tout simplement parce qu'il ne s'agit pas de mot à mot (sinon une machine s'en chargerait très bien) mais d'une adaptation. Cette dernière nécessite de faire des choix, de comprendre parfaitement l'univers de l'auteur, d'avoir d'indéniables qualités littéraires et de rendre le sens du propos plutôt que la forme stricte.
Il ne s'agit donc pas de ronchonner parce que l'on trouve des différences (elles sont normales) mais bien parce qu'il est tout à fait démontrable que certains choix peuvent s'avérer maladroits.
Un exemple évident ; avec Manchette, "Who watches the Watchmen ?" devenait "Qui nous gardera de nos Gardiens", qui devenait, chez Panini, "Qui surveille les Gardiens ?". Non seulement l'on perd l'allitération, donc un travail sur la forme que l'on pouvait rendre très facilement, mais la pauvreté de la dernière phrase, le temps du verbe, la brièveté de l'ensemble font perdre tout le côté dramatique. Dans le premier cas, l'on a un questionnement philosophique, dans l'autre, on a l'impression que l'on demande ce qu'on va bouffer ce soir.

Une autre manière de peser, en bien ou en mal, sur une scène : lorsque, à la fin, le Dr Manhattan s'adresse à Rorschach. Manchette lui fait dire "Tu sais que je ne peux permettre cela.", ce qui devient, dans la version Panini, "Il n'en peut être question". Ici l'on perd toute l'implication personnelle, ce qui pourrait à la rigueur se justifier par la psychologie bien particulière du personnage mais ne convient finalement pas à ce moment, lourd de conséquences.
Certains changements sont plus anecdotiques mais tout aussi irritants. Dès la première page, alors qu'un inspecteur regarde le résultat, sur le bitume, d'un plongeon dans le vide, Manchette lui fait dire "méchante gerbe", ce qui conserve un ton familier et imagé mais s'avère plutôt intemporel. Chez Panini, le même type s'exclamait "vache de valdingue". L'on reconnaîtra l'espèce d'argot de voyous parisiens des années 40 qu'affectionne particulièrement notre amie Coulomb. 
Autant vous dire que, vu le volume de texte, la différence est immense à l'arrivée. Fort heureusement, Urban Comics a opté pour la version de Manchette, sans doute imparfaite mais bien plus pertinente et agréable.

Niveau bonus, Urban nous gratifie de plus d'une cinquantaine de pages, et ce en maintenant le prix très abordable de 35 euros. En vrac, l'on pourra trouver une préface de Doug Headline, les postfaces de Moore et Gibbons, des covers, des études de personnages, et, surtout, une masse d'informations et de textes, toujours entrecoupés d'illustrations, venant éclairer le travail des auteurs.
Une partie du matériel présent ici peut faire double-emploi avec l'ouvrage de Gibbons, Watching the Watchmen, mais ce dernier étant plus orienté artbook, l'on aura la bonne surprise de retrouver des pages de script, plus nombreuses, reproduites de manière plus lisibles et, surtout, traduites. Un avantage non négligeable pour les non-anglophones.
Enfin, certaines explications de Moore, très détaillées, permettent d'en apprendre un peu plus sur la vision de ce scénariste si particulier. L'on sait par exemple depuis longtemps que Rorschach est inspiré de la Question, mais Moore en livre ici une définition plus précise qui dévoile aussi bien ses opinions politiques (connues) que ses principes moraux (qui le sont beaucoup moins et le rendent pourtant bien plus sympathique). Entendre Moore dire qu'il peut avoir de l'admiration pour quelqu'un qui défend des idées impopulaires simplement parce qu'il les pense justes laisse à penser que le vieux bougon barbu n'est peut-être pas si obtu et fermé que je le pensais.

Outre les bonus, l'on peut également signaler une autre différence avec les éditions précédentes : la colorisation remasterisée. Vous pouvez voir ci-dessus les versions Delcourt, Panini (Big Book) et Urban. Bien que cela ne soit pas évident sur le petit montage que j'ai effectué, il existe des scènes où l'on peut voir une différence bien nette même entre Delcourt et Panini. Personnellement, je n'ai pas réellement de préférence à ce niveau, même si j'aurais tendance à pencher vers la version Urban qui, en proposant un papier certes de qualité mais non glacé, contribue à rendre les couleurs moins criardes.

Pour un prix raisonnable, voilà une histoire incontournable, des suppléments aussi denses que passionnants et une traduction de qualité.
Sans aucun doute la meilleure version intégrale française disponible à ce jour.


ps : deux autres exemples, ci-dessous, des différences de colorisation apportées par la version Urban Comics.


23 janvier 2012

Fans possessifs et oeuvres remaniées

Une oeuvre, une fois terminée et livrée à la foule, appartient-elle encore uniquement à son auteur ?

Récemment, dans un article du New York Times, George Lucas a dévoilé son amertume face aux critiques, massives et sévères, des fans de Star Wars envers les modifications qu'il a tenu à apporter à sa saga. Certains internautes vont parfois jusqu'à revendiquer une sorte de "droit d'ingérence", engendré, selon eux, par leur contribution financière au projet ou, plus simplement, leur passion.
Peut-on réellement soutenir le fait qu'un lecteur ou un spectateur puisse avoir un droit de regard, même moral plus que légal, sur une oeuvre dont il n'est en rien l'auteur ?

Tout d'abord, faisons bien la différence entre une critique, qui est (ou se devrait d'être) une analyse de l'oeuvre, et la réaction, plus viscérale, de fans qui n'hésitent pas à parler de "trahison". Dans le premier cas, il s'agit d'un exercice connu, normal, reposant sur une argumentation et permettant de donner un avis, certes subjectif, mais ne revendiquant rien d'autre que le droit au commentaire. Le second cas fait appel à une implication émotionnelle qui ne laisse, parfois, que très peu de place à la logique.
Après tout, c'est bien l'écrivain, ou le réalisateur, qui sait ce qu'il veut, où il souhaite aller, et quels propos tenir. Et si des moyens techniques nouveaux lui permettent d'éclaircir sa vision, il serait dommage de ne pas en profiter. Malheureusement, parfois, certains changements font que l'oeuvre s'en trouve modifiée, légèrement ou en profondeur.

Pour conserver l'exemple de Star Wars, l'une des scènes les plus décriées concerne Han Solo, butant froidement un chasseur de primes dans la version originale (ce qui installe le personnage et en fait un type violent, à la morale douteuse, ce qui permet son évolution par la suite). Dans la version revisitée, Solo ne fait que se défendre, le chasseur de primes lui tirant dessus en premier. Le personnage en est radicalement changé. Là-dessus, tout le monde est d'accord. Reste à déterminer si ce changement est légitime.
L'un des éléments les plus importants à prendre en compte semble être l'évolution de Lucas lui-même. L'on n'est pas tout à fait le même individu à 20 ans qu'à 40 ou 60. L'on n'a pas les mêmes choses à dire, ni forcément les mêmes opinions définitives. Le danger dans un processus de perpétuelle réécriture réside donc dans le fait de se lancer dans une course sans fin, vers une perfection qu'il est impossible d'atteindre. Et pour l'auteur, tout occupé qu'il est à réécrire sans cesse le passé, il est en plus difficile d'apprendre de ses éventuelles erreurs, remplacées par des rustines de circonstance.

Un changement apporté sur la forme (meilleurs effets spéciaux pour un film, correction d'une coquille pour un roman) ne pose aucun problème et s'avère même logique. Le remaniement du fond, suivant les désirs du moment, reste, lui, plus litigieux.
Cela mérite-t-il pour autant un déchaînement de violence verbale, un boycott ou un vague mépris ? Pas sûr. Et dans les droits des auteurs, l'on va vite à oublier qu'il existe aussi celui de se tromper. Voire même d'être égoïste.
Prenons un autre exemple, Tintin.
Hergé n'a pas souhaité que son personnage continue à évoluer sans lui, ce qui, quand j'étais enfant, m'a franchement peiné tant j'étais un inconditionnel du reporter. Je n'ai compris que bien plus tard que, d'une part, c'était son droit le plus strict, et, d'autre part, que certains personnages ne pouvaient pas réellement survivre à leurs auteurs. Depuis, malheureusement, une certaine fondation gère l'oeuvre. Non forcément pour en préserver la dignité, car sinon Tintin ne se retrouverait pas sur le moindre pot de moutarde ou paquet de céréales (et des sites de passionnés ne se verraient pas fermés suite à des mises en demeure), mais pour veiller à ce que chaque utilisateur d'une image presque passée dans l'inconscient collectif puisse s'acquitter de sa contribution financière.
Légalement, tout va pour le mieux. Mais dans ce cas, la morale, elle, passera après le pognon.

Il existe fort heureusement des contre-exemples qui permettent aux fans désintéressés de garder espoir. Alexandre Astier par exemple, qui pourrait très largement se faire beaucoup plus d'argent en acceptant tout et n'importe quoi, veille à ce que les différents projets dérivés de Kaamelott servent son récit et aient un véritable intérêt intrinsèque (c'est le cas, notamment, pour les BD).
Malgré tout, même un auteur aussi intègre et talentueux qu'Astier subit, sur le net, des critiques aussi infondées qu'exagérées. A une époque, certains lui ont reproché le délai entre la cinquième et la sixième saison de la série, et ce en oubliant un peu vite que seul le diffuseur, en l'occurrence M6, est maître de leur programmation. Encore récemment, beaucoup s'impatientent et trépignent en attendant la suite au cinéma (qui, il est vrai, n'est pas pour demain !). D'autres encore ont pu reprocher, au moins du bout des lèvres, l'orientation plus sombre de la saison 5 ou les lenteurs de la saison 6. Un peu comme s'il fallait se conformer à une charte tacite qui prendrait en compte les desiderata les plus divers et leurs contraires.

Il faut se rendre à l'évidence, plus une oeuvre est appréciée, plus elle génère des sentiments extrêmes. Et, on le sait bien, l'amour peut très vite se transformer en haine, surtout lorsque l'on a l'impression d'avoir été "trahi".
Il s'agit bien de cela. D'un amour et, parfois, d'un amour déçu. Un sentiment si fort que l'on a l'impression que, non pas une personne dans ce cas, mais une oeuvre nous appartient. Une oeuvre que l'on vénère, que l'on connaît par coeur, dont on a, chez soi, de nombreux symboles (il y aurait beaucoup à dire sur la puissance totémique des figurines), et que l'on considère comme un élément essentiel de notre culture, voire de notre vie.
Dans Princess Bride, de Rob Reiner, l'on peut entendre cette réplique : "Aimer, c'est souffrir. Si quelqu'un te dit l'inverse, c'est qu'il essaie de te vendre quelque chose."
Rien n'est plus vrai.
C'est vrai en ce qui concerne les gens, c'est vrai aussi pour certains romans, comics ou films. L'on ne peut souffrir devant One More Day que parce que l'on a aimé Spider-Man et son évolution, gâchée. Et quand certains ont ronchonné à l'arrivée d'un Bayley, c'est parce qu'ils avaient, pendant très longtemps, apprécié la voix, mélodique, envoûtante et symbolique de Maiden, d'un Dickinson.

Eh bien oui, aimer c'est s'en prendre plein la gueule, des deux côtés, et sans que cela soit mérité. Il est compréhensible que Lucas soit meurtri. Il n'a trahi personne. Mais il est, sinon excusable, du moins également compréhensible que les fans de son oeuvre soient aussi véhéments. 
La seule consolation, pour ces auteurs vilipendés après avoir été portés aux nues, réside dans le fait que l'exagération de la réaction provient de l'intensité de la passion qu'ils ont suscitée. 
Alors ont-ils le droit de triturer leurs créations ? Oui, bien entendu. Mais qu'ils ne s'étonnent pas de la réaction de fans emportés par le sentiment violent du moment. Une fois qu'une oeuvre est lue, ou vue, si elle suscite une adhésion, alors elle engendre également des comportements qui échappent à toute logique.
Parce que ce qui relie Tintin, Kaamelott, Batman ou Star Wars aux fans, ce n'est rien d'autre qu'un peu de papier ou de pellicule et... beaucoup d'amour. De l'amour instable, certes, mais vu qu'il n'en existe pas d'éternel, c'est encore le meilleur que l'on puisse éprouver.

21 janvier 2012

Boxer Boxer : bienvenue dans le monde réel

Retour de la rubrique De l'autre côté des Planches avec une web-série intitulée Boxer Boxer.

Joseph Cormac, meilleur vendeur du Mondial Moquette de Bagneux, et Stanislas Doude, employé de péage, se retrouvent lors d'une réunion d'anciens élèves où ils se prennent une cuite monumentale.
Le lendemain, le réveil est difficile.
Stan est habillé en gendarme, Joseph a du sang sur les mains, il y a un flingue dans les Miel Pops et les deux ahuris ont des inscriptions énigmatiques partout sur le corps.
Ils ne se souviennent de rien à part d'une chose : une fille en rouge qu'ils ont assassinée !
Ensemble, ils vont peu à peu reconstituer le fil des évènements et découvrir ce qu'ils ont réellement fait la veille...

Les séries les plus originales ne sont pas forcément à la télévision, on en trouve aussi sur le net. C'est encore le cas avec Boxer Boxer, réalisée par Xavier Bazoge et écrite par Mathieu Alexandre, Manuel Le Gourrierec, Vincent Steinebach et le réalisateur déjà cité.
L'équipe s'en sort franchement bien avec ce récit aux influences diverses et plutôt sympathiques. Un fond de Very Bad Trip, une pincée de Memento, des flashbacks qui ont un petit goût de Eyes Wide Shut, le tout mélangé de manière bien déjantée et l'on obtient les neuf premiers épisodes qui sont déjà en ligne (sur ce site).

Cette comédie, un brin flippante, est non seulement souvent efficace (les dialogues sont excellents) mais la réalisation est également tout à fait honorable, avec même quelques effets pas dégueulasses qui témoignent du soin apporté à l'ensemble. Tout cela est donc drôle, sans temps mort (les répliques sont assénées comme des coups de poing) et parsemé d'ingénieuses trouvailles, jusque dans la façon de résumer l'épisode précédent.
Bref, l'occasion de passer un bon moment et de plonger dans l'univers de cette bande d'allumés franchement doués.
Si en plus vous avez buté quelqu'un et que vous n'êtes pas trop pressé, vous apprendrez un ou deux moyens de faire disparaître (assez lentement) un corps. Pas sûr que la police scientifique ait déjà pensé à ces techniques. Et, cerise sur le gâteau, vous connaîtrez également la meilleure façon de montrer son respect à autrui dans la culture sumérienne (oui, c'est quasiment culturel, Arte est déjà sur le coup à ce qu'il parait).

Un flingue et un peu d'alcool peuvent mener à tout, même à une série atypique et totalement addictive.
En plus y'a des ninja. Si avec ça vous n'avez pas envie de jeter un oeil...

18 janvier 2012

Marvel Select : House of M

Sortie aujourd'hui de la saga House of M dans la collection Marvel Select.

Voilà une publication attendue qui vient enrichir l'un des trois nouveaux labels, en l'occurrence Marvel Select, créés par Panini pour ses rééditions à petits prix (cf cette chronique). 
Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore l'histoire, il s'agit d'une réalité alternative, créée par Wanda Maximoff alias la Sorcière Rouge, dans laquelle les mutants dominent le monde. Le destin de nombreux héros en a été changé et, certains, découvrant peu à peu que quelque chose cloche dans leur vie, vont tenter de ramener la situation à la normale.
Le scénario est écrit par Brian Michael Bendis, les dessins, magnifiques, sont de Olivier Coipel.
Ce récit est vivement conseillé, non seulement parce qu'il a d'importantes - et durables - conséquences sur le marvelverse mais également parce qu'il est tout simplement très bon. Ces huit épisodes avaient bien entendu été tout d'abord publiés en kiosque avant d'être réédités dans un Deluxe bien maigre et peu satisfaisant.

Voyons donc cette version "économique". Tout d'abord, loin d'être cheap, les planches bénéficient d'un papier glacé du plus bel effet. Outre la saga proprement dite l'on retrouve également une galerie de covers (de 20 pages tout de même) mais aussi le The Pulse : House of M Special qui est en fait une sorte de compilation d'articles de journaux (un peu dans le genre du Daily Buggle Special Edition que l'on retrouvait dans le coffret Civil War).
Là encore 20 pages, au texte dense et aux nombreuses illustrations. L'on y trouve, en vrac, de fausses pubs, des potins mondains, des faits divers, des articles scientifiques ou d'autres s'intéressant à la diplomatie, bref, un contenu sympathique et original permettant d'enrichir et de rendre plus tangible la toile de fond de HoM.
Non seulement ce Select est largement moins onéreux que le Deluxe consacré au même sujet mais, en plus, il contient des bonus plus nombreux et plus pertinents. Pour une quinzaine d'euros, difficile d'exiger plus. Ceux qui ont fait l'impasse sur cette histoire peuvent donc se ruer dessus les yeux fermés, ils en auront pour leur argent !

Bien entendu, la taille n'est pas identique à celle d'un Deluxe mais le format standard utilisé ici reste de toute façon bien plus agréable à manipuler, d'autant que l'on ne sera pas obligé de supporter l'énervante et fragile jaquette faisant office de cache-misère pour les Deluxe (aux hardcovers non illustrées).
Si Panini poursuit en maintenant ce cap qualitatif, voilà un très bon moyen, pour les nouveaux lecteurs, de se constituer une belle collection de récits incontournables sans pour autant se ruiner.   

Une excellent histoire, à bas prix et accompagnée de suppléments intéressants.
Parfait.

16 janvier 2012

Crossed : Valeurs Familiales

Suite, dans quelques jours, de la série Crossed avec à sa tête une nouvelle équipe créative.

La famille Pratt, dirigée d'une main de fer par un patriarche dévot et pervers, vit de l'élevage de chevaux. Malheureusement, après l'épidémie et les violences qui en découlent, les Pratt doivent abandonner leur ranch et tentent de survivre dans un monde devenu terriblement hostile.
Ils s'installent bientôt dans un coin reculé du Montana qu'ils baptisent "Nouvel Eden". C'est dans ce lieu que le chef de famille pense repeupler le monde, quitte à le faire lui-même et à mettre ses propres filles à contribution...
Addy, l'ainée des filles, va être la seule à s'opposer à son monstre de père. Car en plus des contaminés, elle va devoir combattre l'horreur qui ronge, depuis des années, sa propre famille.

Ennis passe donc la main pour la suite de Crossed (cf tomes #1 et #2). Ce sont David Lapham, au scénario, et Javier Barreno, au dessin, qui sont aux commandes de cette deuxième saison qui s'intéresse à de nouveaux personnages. Le style graphique est assez semblable à celui de Burrows, quelques maladresses au niveau des proportions en plus. L'histoire reste extrêmement violente, peut-être plus encore que les premiers opus.
On connaissait de Lapham une relecture de la période catcheur de Spider-Man ou encore l'intéressant Silverfish chez Vertigo, mais ce qui se rapproche le plus de ce récit est probablement Terror Inc., un titre qui faisait déjà dans le gore (à un bien plus faible niveau cependant). Ici l'auteur va très loin et ne nous épargne rien : tortures, viols, scènes scatologiques, ondinisme, et j'en passe. Certaines planches sont vraiment à la limite du soutenable et donnent la nausée (notamment lors de l'arrivée des contaminés dans une maternité). De plus, la famille Pratt n'étant pas spécialement un modèle, il n'y a pour ainsi dire jamais de baisse de tension ou de moments d'accalmie.

L'éditeur ne prend pas les lecteurs par surprise puisqu'il a fait figurer sur l'ouvrage un autocollant, quelque peu ironique, en guise d'avertissement. Le comic est ainsi défini comme "violent, amoral et profondément malsain", ce qu'il est assurément. 
Difficile de trouver la moindre trace d'espoir dans ce carnage épouvantable. Quant à l'intérêt, il est bien léger également. En effet, si Ennis contrebalançait la noirceur du propos par une réelle maîtrise de l'humour noir, une réflexion et même quelques moments très forts émotionnellement, il n'y a ici rien de tout cela. Or, le gore trouve rapidement ses limites, même lorsque l'on tente le pari, risqué, de la surenchère.
La série n'est tout simplement pas conçue au départ pour durer, pas en tout cas sans accompagner la violence d'autres ingrédients qui permettent de donner un sens à ce qui n'est, sinon, qu'une longue et désagréable boucherie. Ennis est passé maître dans cet art, Lapham, lui, se contente d'imiter la forme. Le résultat est en apparence seulement identique et vire au catalogue de saloperies, indigeste et repoussant.

Pour amateur de trash.
A ne surtout pas mettre entre toutes les mains.
Sortie : 20 janvier 2012

12 janvier 2012

Daredevil : Reborn (again ?)

Sortie hier, en librairie, de la mini-série Daredevil : Reborn qui marque le début d'un gros changement éditorial pour le diable de Hell's Kitchen.

Une page se tourne pour Matt Murdock avec plusieurs évolutions éditoriales importantes qui se profilent. En plus du changement d'équipe créative (Mark Waid, au scénario, et Paolo Rivera & Marcos Martin au dessin) qui marque le lancement de la troisième série Daredevil, Panini va dorénavant publier les aventures du Diable Rouge en kiosque (dans une nouvelle revue dans laquelle il côtoiera le Punisher et Ghost Rider).
En attendant ce petit bouleversement, la saga du jour, Reborn, fait un peu office de transition. Elle est écrite par Andy Diggle (The Losers) et dessinée par Davide Gianfelice.

Graphiquement, l'on a droit à de jolies planches, plutôt lumineuses, qui tranchent avec l'ambiance sombre qui caractérisait la série depuis plusieurs années. Au niveau du récit, là encore l'on assiste à une rupture puisque Murdock quitte New York pour s'offrir une petite balade dans le désert avant d'aboutir à un bled paumé.
Là, il convient de revenir un peu sur les derniers travaux de Diggle sur le titre. Shadowland n'a pas forcément laissé que de bons souvenirs, à cause d'un fort sentiment de déjà-vu mais aussi par certains côtés peu vraisemblables. Rien de bien folichon en résumé. Et malheureusement, Diggle poursuit un peu sur la même ligne.

Ce récit peut faire vaguement penser à la célèbre saga Born Again par son titre mais, surtout, il est presque la copie conforme (au moins dans la thématique et l'ouverture) d'un autre épisode écrit par Miller : Terre Maudite (que l'on peut retrouver dans cet Omnibus).
Les similitudes sont très nombreuses : Murdock arrive, à pied (ce qui est loin d'être innocent symboliquement), dans un coin paumé. Il se frotte à de petites frappes locales dans un bar. Il a des ennuis avec les autorités, qui lui conseillent d'ailleurs dans les deux cas de décamper. La petite communauté subit la violence et la corruption des forces de l'ordre. Ceux qui s'élèvent contre cet état de fait subissent le pire des sorts. Daredevil agit dans un cadre inhabituel, il ne porte d'ailleurs jamais son costume traditionnel, etc.

A ce stade, mieux vaut parler d'hommage que de manque d'inspiration. Pourtant Diggle, malgré un point de départ qui aurait pu constituer une bouffée d'air frais, n'apporte rien de marquant ou nouveau. L'auteur en reste à une banale histoire de trafic d'armes et de drogue et nous rejoue, assez maladroitement (ou en tout cas sans beaucoup d'émotion) la bien connue partition de l'introspection et des fantômes venant hanter ce pauvre Matt.
Difficile de réellement se passionner pour ces quatre épisodes sans originalité présentant une renaissance convenue et fade.
Espérons que le nouveau départ, à l'occasion du retour de la série en kiosque, apporte une réelle nouveauté qui ne se limite pas au simple changement de noms sur les covers.

Une quête de rédemption au rabais, accompagnée d'une intrigue light.
Sans intérêt.

10 janvier 2012

Avant-Première : Locke & Key, tome #3

Une chronique consacrée à La Couronne des Ombres, le nouvel opus de Locke & Key dont la sortie est prévue dans une dizaine de jours.

A Lovecraft, alors que leur mère sombre peu à peu dans la dépression et l'alcoolisme, Tyler, Kinsey et Bode tentent de se remettre des derniers évènements violents qu'ils ont vécus.
Kinsey, qui grâce à la Clef de Tête ne connait plus la peur, s'en sort apparemment mieux, mais sa nouvelle témérité va rapidement la conduire à se mettre en danger et à entraîner avec elle ses nouveaux amis. 
La famille Locke en apprend toujours un peu plus sur les mystères entourant Keyhouse. Bode notamment met la main sur de nouvelles clés aux propriétés toujours aussi inattendues. C'est grâce à l'une d'elles que Tyler va tenter de repousser un terrible assaut contre la maison. 
Visiblement, la puissance des clés n'a pas fini d'attiser la convoitise des âmes les plus noires...

Encore un nouvel arc magnifiquement écrit par Joe Hill et tout aussi bien dessiné par Gabriel Rodriguez. Le tandem est tout simplement en passe de créer l'un des comics les plus exceptionnels de ces dernières années. 
Les qualités des tomes précédents (cf tome #1 et #2) ne se démentent pas, bien au contraire, la série gagne encore en suspense et en richesse.
Les dialogues et le découpage sont maitrisés à la perfection et ce dans la plupart des scènes. La petite expédition de Kinsey et ses amis dans la base navale est à elle seule un monument de savoir-faire. En quelques planches seulement, tension, humour et émotion alternent le plus naturellement du monde.
Dans un autre registre, l'autodestruction de Nina est aussi terrible et sans concession que brillamment décrite. Plus que toutes les saloperies qui leur sont tombées dessus, c'est sans doute l'attitude de leur mère - et les mots qu'elle emploie parfois, poussée par le désespoir - qui reste le plus difficile à affronter pour les enfants Locke. Hill démontre ainsi qu'il manipule aussi bien le matériau humain que le fantastique.

Quant à Rodriguez, il s'offre ici un moment de bravoure, avec une série de pleines pages, sans texte, assez impressionnante, mais il s'avère tout aussi habile pour faire passer de nombreuses nuances dans les yeux de ses personnages ou bâtir des décors réalistes et fort agréables à l'oeil.
L'artiste a su imprégner la série d'un style personnel qui permet d'intensifier encore les frissons, les larmes et les sourires, aussi amers soient-ils.

Ce volume comporte une introduction de Brian K. Vaughan ainsi que des extraits du journal de Benjamin Locke qui permettent de présenter les clés connues (pas loin d'une dizaine maintenant) et leurs effets. Une petite galerie d'illustration clôture le tout.
Un seul bémol : l'éditeur aurait pu prévoir un petit résumé des chapitres précédents afin de permettre aux lecteurs de se remettre plus facilement dans le bain.

Un pur chef-d'oeuvre, sombre, subtil et terriblement efficace.
Sortie : 20 janvier 2012

08 janvier 2012

Sur les traces de Bendis

Le point sur la carrière et les oeuvres marquantes de l'un des scénaristes phare du marvelverse, Brian Michael Bendis.

En quelques années, Bendis s'est imposé dans le monde des comics comme l'un des auteurs incontournables. Particulièrement productif, passé maître dans l'art du dialogue, ses détracteurs lui reprochent une tendance à "délayer" ses histoires. Comme tout écrivain, il a ses coups de génie et ses périodes plus creuses, mais limiter son apport à la bande dessinée en le caricaturant comme simplement bavard et étirant en longueur ses récits semble très réducteur, surtout au regard de son oeuvre.

Bendis commence sa carrière non pas en tant que scénariste mais comme dessinateur dans des journaux locaux ou magazines pour lesquels il effectuera diverses illustrations, notamment des caricatures (ce côté plus fantaisiste de sa personnalité peut se retrouver notamment dans Total Sell Out, malheureusement inédit en VF). C'est tout d'abord chez Caliber Comics, puis Image, qu'il va se faire connaître en tant qu'auteur de polars.
Si Goldfish semble souffrir de quelques défauts mineurs malgré une réelle maîtrise, d'autres oeuvres, comme Torso, démontrent l'étendue du talent du bonhomme. Ce dernier récit puise aux sources du roman noir et présente la particularité de se référer à des évènements historiques et à l'une des premières affaires de crimes en série.
C'est un peu dans la même lignée que Sam & Twitch, spin-off de la série Spawn, va s'inscrire, Bendis déplaçant sa thématique policière et sombre dans un univers fantastique et super-héroïque, un procédé qui fera d'ailleurs partie de sa marque de fabrique et se retrouvera notamment dans Powers, une série d'une exceptionnelle maturité, dont les personnages, à la psychologie fouillée et aux failles assumées, contrastent très fortement avec l'aspect cartoony de l'ensemble.

C'est en arrivant chez Marvel que Bendis va se faire connaître d'un plus large public. Son rôle au sein de la Maison des Idées, ces dernières années, est si crucial qu'il deviendra l'un des architectes de cet univers.
L'auteur contribue tout d'abord au lancement - et au succès - de la gamme Ultimate. Sa collaboration, avec Mark Bagley, sur Ultimate Spider-Man, s'avère aussi longue que réussie. Le tandem va revisiter les jeunes années du Tisseur en mélangeant humour, drame et petites entorses (souvent ingénieuses) à la version classique, que ce soit dans le rôle de certaines protagonistes ou la conclusion de sagas importantes.
C'est cependant sur Daredevil, aux côtés de Alex Maleev, que Bendis signe l'un de ses runs les plus aboutis. Il offre au Diable Rouge une descente aux enfers qui n'est pas sans rappeler le traitement que, jadis, lui infligea Frank Miller. Il ira même jusqu'à dévoiler sa véritable identité et le livrer ainsi en pâture aux media autant qu'aux criminels.
Toujours dans les apports fondamentaux de Bendis, il faut également signaler la série Alias, l'une des plus réussies de la gamme Max (le label adulte de Marvel). Là encore, le scénariste renoue avec le mélange de genres qui lui réussit tant - polar et super-héroïsme "light" - et met en scène l'un des nouveaux personnages les plus attachants de ces dernières années : Jessica Jones, une ex héroïne devenue détective privée.

Bendis va bien entendu être présent sur les gros events qui secouent régulièrement l'univers Marvel. Il met en oeuvre l'effondrement des Vengeurs et leur renaissance (cf ce Deluxe, comportant la saga Avengers : Disassembled et le début de l'on-going New Avengers), il va écrire House of M, l'une des rares sagas importantes qui a encore des répercussions aujourd'hui, il sera également aux commandes de Secret Invasion ou, encore, signera la fin de la période Dark Reign avec la mini-série Siege.
Son empreinte sur le marvelverse est donc énorme.
Le portrait ne serait néanmoins pas complet si l'on ne mentionnait pas ses quelques ratés. Le relaunch de Ultimate Spider-Man, après Ultimatum, ne tient pas la route en comparaison des excellents premiers arcs de la série. Etrangement, les dialogues semblent même poussifs et désagréablement répétitifs. Un défaut que l'on retrouvera également un temps sur le titre New Avengers, subissant un certain essoufflement. La mini-série consacrée à Spider Woman n'est pas non plus un modèle de réussite. Il faut savoir qu'à l'origine, c'est ce personnage (Jessica Drew) sur lequel Bendis voulait travailler juste avant de créer, presque par dépit, Jessica Jones. Peut-être ses meilleures idées étaient-elles épuisées lorsqu'on lui autorisa enfin à s'emparer du destin de la jolie femme araignée. Pour compléter le tableau, Halo ne s'avère pas non plus très enthousiasmant et souffre de défauts rédhibitoires (personnages fort peu creusés, intrigue plate et obscure) qui sont pourtant à l'opposé de ce que l'auteur a pu démontrer à maintes reprises.

Faut-il y voir une usure prématurée, due à un rythme d'écriture effréné ? Sans doute en partie. Le fait de devoir gérer de plus en plus de séries en parallèle n'aide évidemment pas au renouvellement et à la sélectivité. Néanmoins, il est probable que bon nombre d'auteurs seraient prêts à endosser ces quelques ratages pour pouvoir revendiquer également la paternité de tant de runs et récits aussi inventifs que brillamment menés.  La polémique sur sa tendance à rallonger "la sauce" n'a pas lieu d'être. Soit un récit est bon, et le lecteur n'a aucun intérêt à ce qu'il s'arrête prématurément, soit il ne l'est pas, et même une seule planche est alors de trop. 
Même s'il reste bien évidemment faillible, Bendis possède un talent exceptionnel. Il fait partie de ces rares auteurs dont on reconnait tout de suite la patte et qui vous marquent à jamais. Il est de cette caste, précieuse, qui transforme les histoires en contes et parvient à les inscrire durablement dans la mémoire collective. Il est enfin de ceux qui, peu à peu, contre tous les a priori, parviennent à faire de la bande dessinée un art reconnu. Non pas un art mineur, destiné aux enfants et aux niais, comme les media télévisés tentent encore de nous le faire croire, mais un art mature, complexe, aux possibilités infinies, pouvant rivaliser avec le roman ou le cinéma.
Si vous vous intéressez aux comics modernes, il y a peu de chances pour que vous n'ayez jamais lu du Bendis. Et si c'est le cas, je vous envie. Car il vous reste à découvrir de formidables séries.

04 janvier 2012

Avengers : nouvelle revue et catalogue Marvel 2012

L'année commence par l'arrivée en kiosque d'un nouveau mensuel, Avengers, qui contient également quelques informations sur le programme éditorial de Panini pour les mois à venir.

Après Marvel Icons, Marvel Heroes et Marvel Stars, voici donc une quatrième revue orientée "Heroes" et surfant sur la popularité des Vengeurs (cf cette chronique). Les titres phare, comme Avengers ou New Avengers, étant déjà hébergés dans les publications citées plus haut, il ne faut pas s'attendre à retrouver réellement la mythique équipe mais plutôt des séries dont la thématique est proche.
Tout d'abord, l'on a droit aux premiers numéros de The Mighty Thor et de Captain America, avec respectivement aux commandes Matt Fraction & Olivier Coipel et Ed Brubaker & Steve McNiven. Il est un peu tôt pour juger de l'intérêt de ces récits mais, graphiquement, ils sont en tout cas superbes.

L'on retrouve également les Young Avengers (cf notamment Marvel Heroes hors série #4) dans Avengers : The Children's Crusade, une mini-série prometteuse écrite par Allan Heinberg et dessinée par Jim Cheung. L'arc fait référence aux évènements de House of M et s'intéresse de près à Wiccan, le magicien du groupe, dont on découvre ici la véritable étendue des pouvoirs. Les Vengeurs sont même particulièrement inquiets à l'idée que le jeune homme puisse un jour suivre les pas de Wanda Maximoff...
Un très bon début pour cette histoire bien écrite et servie par des personnages attachants. Après les Runaways ou Avengers Academy, voilà de nouveau une équipe de "jeunes" dont les péripéties semblent plus agréables à suivre que celles des grands anciens.

Enfin, deux courts récits, tirés de I am an Avenger #1 et #4, reviennent sur les Young Avengers (en présentant un peu les membres de l'équipe) et s'attardent également sur la Chose, annonçant aux FF qu'il est maintenant un Vengeur. Plutôt bien fichu, et même un peu émouvant.
Globalement, un contenu sympathique mais qui, malgré le titre trompeur, ne fait que tourner autour des Vengeurs.

Venons-en aux 16 pages supplémentaires dont Panini nous gratifie afin de présenter son catalogue 2012. 
Enfin, "catalogue", c'est vite dit, ça parle cinéma la moitié du temps. Visiblement, ils n'ont toujours pas pigé que les adaptations ne parvenaient pas à endiguer la baisse des ventes aux US et qu'elles étaient même, globalement, néfastes (si l'on se préoccupe de qualité en tout cas, cf cet article) pour l'industrie des comics.
Bref, entre les news cinématographiques dont on se fout et un déluge d'autosatisfaction (en parlant de leurs nouvelles collections : "[...] saluée par les professionnels et acclamée par les lecteurs" ou encore "[...] a suscité l'enthousiasme des professionnels et des fans"), l'on déniche tout de même quelques infos.
Tout d'abord, un Omnibus de plus de 800 pages devrait voir le jour et être consacré aux épisodes de The Amazing Spider-Man réalisés par Todd McFarlane. Une initiative plutôt sympathique même si les Omnibus ne sont pas franchement accessibles à toutes les bourses.
En Best Of, pas mal de sagas consacrées aux Vengeurs, dont un West Coast Avengers.
En 100% Marvel, la suite de Moon Knight est annoncée, avec cette fois Bendis et Maleev aux commandes. Loki fera également son entrée dans la collection.

Pour le reste, il s'agit essentiellement de continuer ce qui existe déjà, donc des Marvel Monster servant aux tie-ins des grands events et des poids lourds qui continuent leur carrière en Deluxe.
Il y a quand même un truc que je ne m'explique pas... les différents labels Panini constituent déjà une usine à gaz (cf la partie librairie du Guide de Lecture) et non seulement l'éditeur en rajoute pas moins de trois, mais ils semblent en plus très proches. Marvel Gold, Marvel Select et Best Comics sont décrits, respectivement, comme "de l'or à petit prix", "du luxe mais pas cher" et "le meilleur des comics à petit prix". Ce n'est pas trois fois la même chose ? Bon, dans les faits, il y a de petites différences (Gold recycle du Best Of, Select du Deluxe et Best est plus généraliste), m'enfin, tout de même, il y avait besoin de séparer ça en trois domaines distincts ?
Mieux encore, Marvel Gold est présenté comme une collection permettant des "rééditions d'ouvrages cultes devenus introuvables", je cite mot pour mot. Or, dans ce qu'il est prévu dès le départ l'on retrouve... La Dernière Chasse de Kraven ! Non seulement cette saga est toujours disponible, en neuf, en Best Of (sur Amazon par exemple), mais, en plus, elle a déjà été rééditée dans les Incontournables (tome #3 de la série consacrée à Spider-Man) qui était déjà une collection à bas prix (moins de 9 euros).
Donc, encore une fois, ça ne les dérange pas d'annoncer une ligne éditoriale et de la démentir immédiatement par les faits, sur la même page ! (mais bon, c'est un peu comme les Deluxe, dont les covers nous promettaient une foule de bonus inexistants, et que Panini a ensuite décrété comme n'ayant jamais été destinés à en contenir...)

Vous l'aurez compris, les années passent, Panini reste Panini.
Mis à part ça, cet Avengers #1 n'est pas sans qualités mais la dispersion des séries Avengers n'est pas pour simplifier la tâche des lecteurs (surtout ceux que Panini aime tant et qui sont censés se ruer sur les comics juste après être sortis du cinéma). Bien entendu l'on comprend aisément l'intérêt de faire acheter quatre revues au lieu d'une. L'amour des cinéphiles a ses limites. ;o)

02 janvier 2012

Univers Marvel & autres Comics : Septième Saison

Ce premier article de janvier me permet de vous souhaiter à tous une bonne et heureuse année 2012. Puisse-t-elle vous apporter bonheur, santé et prospérité !

Vous remarquerez qu'avec toutes ces conneries de prophéties, de calendrier maya et de fin du monde programmée, on a tout de même un petit stress en mettant les pieds dans cette nouvelle année. D'autant que "fin du monde", c'est vague. Entre la météorite que l'on se prend sur le coin du Groenland, le virus qui nous décime tous en deux semaines ou une troisième guerre mondiale, avec joyeusetés nucléaires, on ne sait pas trop finalement s'il faut simplement racheter les stocks de masques contre la grippe, se construire un abri souterrain ou très vite contacter Cetelem, Financo et Cofinoga pour s'en payer une bonne tranche avant le grand rush final...
Heureusement, l'on peut aussi interpréter les choses et voir en 2012 une possible fin "d'un monde", et non pas du monde. Auquel cas, il convient de ne pas prendre trop de crédits si l'on veut éviter de se retrouver en slibard dans une tente Quechua lorsqu'il s'agira d'aborder 2013.
Ah tiens, vous avez vu ? Dans "2013", il y a 13, du coup, l'on connaît déjà la thématique des programmes télévisés l'année prochaine : "2013, année maudite ?", "le 13 est-il dangereux ou bénéfique ?", "les grands évènements survenus un 13 du mois", "comment, comme Michael Vendetta, parvenir à traverser une route sans se faire écraser avec seulement 13 de QI ?", etc.

Mais revenons à notre fin "d'un" monde (c'est marrant comme une apostrophe et une consonne peuvent vous redonner le moral). En finir avec ce monde-ci, ne serait-ce pas une bonne chose ? Il y a tout de même un paquet de trucs, de trucs fondamentaux, qui ne tournent pas rond dans ce monde, non ? Ne serait-ce que ce principe, fou, de croissance exponentielle dans un monde fini, aux ressources limitées. Bon, on ne va pas être trop sérieux non plus, mais par exemple, un monde sans Pierre Dukan, ce ne serait pas plus sympa ? Vous ne savez pas qui est Pierre Dukan ? C'est un médecin nutritionniste qui gagne sa vie en écrivant des bouquins sur les régimes. Bon, pourquoi pas, jusque là, rien de bien méchant. Mais le bonhomme vient de proposer, aux candidats à la présidentielle, une réforme qui a le mérite d'être presque aussi stupide qu'elle est abjecte : donner des points supplémentaires au baccalauréat aux élèves qui parviennent à conserver un indice de masse corporelle entre 18 et 25, de la seconde à la terminale... 
Oui, heu, celle-là, il fallait tout de même avoir un certain aplomb pour la sortir sans se déchausser les dents.
Déjà, qu'est-ce que ça vient foutre dans un examen sanctionnant un apprentissage de connaissances ?
Et surtout, tout médecin qu'il est, ce type semble ignorer que l'obésité n'est pas un choix, que c'est une souffrance, et que sanctionner un mal-être relève au mieux de l'idiotie, au pire de la malveillance.
Et pourquoi pas aussi rajouter des points pour ceux qui se brossent régulièrement les dents, qui sont bien coiffés ou qui se mouchent avec élégance ?
Incroyable... et on n'est que le 2 janvier hein. Je ne m'attendais pas à être étonné aussi tôt dans l'année.

Bref, la fin du monde, de ce monde, dans lequel certains s'imaginent que l'on pourrait obtenir un diplôme parce que l'on est en bonne santé ou que l'on correspond à un standard physique, pourquoi pas. ;o)

Venons-en un instant au blog et à la nouvelle saison qui commence. Les habitués l'auront remarqué, le rythme de publication s'est un peu ralenti ces derniers temps. Il faut dire que décembre a été un mois très calme au niveau des sorties comics, mais cela vient aussi du fait que, ayant moins de temps à consacrer au blog, je préfère, plutôt que de multiplier les articles courts, continuer à rédiger des posts que j'espère intéressants, quitte à ce qu'ils soient plus rares.
Dans cette optique, c'est naturellement la librairie qui sera privilégiée (je n'abandonne pas totalement le kiosque pour autant, mais la tendance actuelle, de n'aborder que les évènements importants, s'accentuera sans doute).
Il n'est donc pas question d'abandonner ces chroniques, mais de les faire évoluer vers quelque chose de plus sélectif, tout simplement pour maintenir mon idée personnelle de la qualité. Je n'ai pas la prétention de penser que mes articles sont "bons", je veux simplement ne pas en avoir honte. Les relire et me dire "ok, ça passe, ce n'est pas un truc chié en trois minutes, sans aucun but".

L'année qui vient, à titre personnel, sera certainement chargée et cruciale pour nombre de mes projets. Certains le savent peut-être déjà, j'interviens de temps en temps au sein du magazine Geek, j'ai le plaisir de rédiger des articles pour WEBellipses et de faire partie de cette aventure éditoriale numérique, et, plus récemment, j'ai également commencé à travailler, comme correcteur, pour Urban Comics. Un rêve donc, puisque je peux à la fois transposer (dans un autre format et avec d'autres exigences) mes chroniques sur papier, accompagner les premiers pas d'auteurs français talentueux et participer, même dans l'ombre et de manière très modeste, à des oeuvres cultes (corriger du Batman, ça me va très bien, je serais même content de balayer les rues de Gotham).
Toutefois, l'essentiel ne réside pas, pour moi, dans ces activités.
Je ne me suis jamais considéré comme chroniqueur, critique, journaliste ou correcteur (bien que ces métiers m'intéressent au plus haut point) mais comme conteur. J'ai d'ailleurs publié ma première nouvelle, à quelques mois près, au moment où j'ouvrais ce blog, inconnu et visité à l'époque par quelques amis et deux ou trois dizaines de curieux.
J'espère donc que 2012 me permettra de vous présenter non pas seulement des avis sur le travail des autres, mais aussi mes propres travaux, parmi lesquels une BD parodique sur nos amis super-héros (rassurez-vous, ce n'est pas moi qui dessine) et un roman plongeant des adolescents "surhumains" au coeur d'une intrigue mélangeant drame, uchronie, action, humour et petits clins d'oeil au monde des comics.

Je pense que je publierai les premiers chapitres (du roman) et les premières planches (de la BD) sur le blog afin de recueillir vos avis mais aussi pour vous remercier de votre fidélité, de votre soutien et même, pour deux ou trois, d'avoir été tellement, tellement casse-couilles que vous avez réussi à me motiver même dans les pires moments. ;o)

Voilà, 2012 ne sera peut-être pas un Armageddon - et heureusement étant donné que l'on n'est pas tous toujours aussi cool que Bruce Willis quand il s'agit de balancer une bonne réplique avant de clamser - mais ce sera différent.
Je souhaite que cette différence améliore tout ce qui peut l'être dans vos vies.
Et puis, dites-vous bien que tout a une fin. Une douce après-midi de printemps, passée à flirter avec une jolie fille... un roman dont chaque page nous a fait vibrer... l'enfance, aussi magique que terrifiante... un bon repas avec des amis... et pour cela, il convient de céder à la mélancolie, mais la fin est aussi une délivrance. Les tortures, les peines, les manques, les larmes et la douleur, un jour, s'arrêteront. 
Il ne faut pas craindre la fin du monde, le pire serait, je crois, un monde qui jamais ne finit.
Bon, pour le nôtre, on va quand même espérer qu'il tienne encore un temps, c'est qu'on veut les voir, bordel, les vaisseaux, les bagnoles qui volent et la Ferme Célébrités sur Mars !

Bonne année !